Considérer les flux logistiques
La logistique urbaine existe depuis qu’il y a des Hommes et des villes. Ce qui a changé, c’est le volume. En 2025, les Français ont passé 3,2 milliards de transactions en ligne, soit 11 % de plus qu’en 2024, pour 196,4 milliards d’euros (Fevad, Chiffres clés 2026). La ville concentre les commerces, les services et désormais l’essentiel des livraisons du e-commerce.
Les marchandises pèsent déjà lourd dans la circulation. Elles représentent 15 à 20 % des véhicules-kilomètres parcourus dans une ville, et les deux tiers de ces trajets se font en véhicule utilitaire léger, selon les repères diffusés par le Cerema et le programme InTerLUD. Les mêmes travaux leur attribuent environ 40 % des oxydes d’azote et la moitié des particules émis par le transport routier en ville.
La question de l’intégration de la circulation des marchandises en milieu urbain devient essentielle. La réponse passe par la massification des flux : remplir les véhicules au maximum de leur capacité d’emport pour en faire circuler moins. C’est la condition pour contenir à la fois le coût de la desserte et ses atteintes à l’environnement.
Massifier suppose de créer des points de rupture de charge proches du centre de la zone à distribuer. Or ces lieux sont rares, chers, et à rebours de ce qui s’est fait pendant quarante ans. La logistique y entre en friction avec l’habitat, les commerces et les services. La puissance publique doit donc intervenir pour redonner une place aux métiers de la circulation des marchandises dans le tissu urbain.

Un resserrement d’actualité
Depuis les années 1980, industriels et distributeurs ont installé leurs grandes plateformes logistiques en périphérie des agglomérations. Le dernier segment, celui qui relie ces plateformes aux clients urbains, a été pris en compte tardivement. Les acteurs institutionnels et professionnels ne se sont mobilisés que dans les années 2000 pour améliorer ce maillon, qui représente à lui seul un quart à un tiers du coût logistique total.
Les espaces logistiques urbains (ELU), aussi appelés plateformes logistiques urbaines, sont au centre du sujet. Ils font l’interface entre l’interurbain et l’urbain, entre le privé et le public, entre le producteur et le consommateur.
Côté public, institutions et usagers ont trois préoccupations. La première est environnementale : les déplacements de marchandises pèsent sur la qualité de vie et sur l’image de la ville. La deuxième est économique : il faut maintenir les commerces et les artisans en centre-ville, donc pouvoir les approvisionner à un coût supportable. La troisième est fonctionnelle : réglementer les livraisons, réserver des surfaces à la logistique et penser les infrastructures dans une logique multimodale.
Côté privé, la décision se prend sur les coûts. Les chargeurs cherchent à réduire leur budget transport, les prestataires logistiques doivent livrer un service fiable et rentable. Pas simple d’orchestrer ces différentes sensibilités et de concilier des objectifs qui divergent.
ZFE : une contrainte qui reste en place
L’année 2026 a rappelé que le cadre réglementaire ne se desserre pas. Le Parlement a voté la suppression des zones à faibles émissions le 14 avril 2026, puis le Conseil constitutionnel a censuré la mesure le 21 mai, la jugeant sans lien suffisant avec la loi qui la portait. Les ZFE restent donc en vigueur, avec des calendriers qui diffèrent d’une métropole à l’autre. Jean-André Lasserre, co-directeur du programme InTerLUD+, parle d’un « entre-deux » dans l’entretien qu’il a donné à Supply Chain Magazine le 5 octobre 2026 : les restrictions s’appliquent officiellement dans les 25 territoires concernés, sans faire l’objet de contrôles selon lui.
Pour un transporteur, cela signifie que le renouvellement de la flotte et l’accès au centre-ville se raisonnent toujours ville par ville. Nous détaillons ce cadre dans notre dossier sur la logistique urbaine durable.
Pour des flux en mutation…
La ville et l’économie fonctionnent selon des logiques distinctes, mais des passerelles se construisent pour répondre à la fois aux besoins des entreprises et à ceux de l’aménagement urbain. L’accès aux pôles urbains est de plus en plus contraint, par la réglementation comme par la congestion chronique du réseau routier.
Les schémas logistiques classiques massifient les flux vers des plateformes choisies pour leur position centrale et leur capacité. La logistique urbaine raisonne autrement : des points de livraison nombreux et dispersés, de la proximité, et une dimension de plus en plus collective pour absorber la hausse des volumes livrés en ville.
Les gestionnaires de la ville travaillent à fluidifier ces flux, mais ils ne peuvent pas régler seuls un problème qui dépend d’abord des opérateurs. Laisser faire le marché ne suffit pas davantage, tant les attentes des acteurs se contredisent. La collectivité reste la seule à pouvoir arbitrer et orienter l’organisation des activités logistiques urbaines dans l’intérêt général.
Les habitants eux-mêmes sont partagés. Ils refusent le plus souvent l’installation d’équipements logistiques susceptibles de dégrader leur environnement, tout en exigeant des commerces approvisionnés et des livraisons rapides. Les entreprises n’attendent pas non plus la même chose selon qu’elles livrent d’autres entreprises (B2B) ou des particuliers (B2C), et les contraintes changent d’une filière à l’autre.
Les chaînes logistiques se reconfigurent donc en fonction du volume livré, de la fréquence et de la position des magasins dans la tournée. Il s’agit de trouver le meilleur équilibre entre fréquence de livraison, impact environnemental et disponibilité des produits en magasin. L’optimisation de tournées est l’outil de cet arbitrage.
La demande, elle, continue de bouger. La livraison hors domicile, en point relais ou en consigne, représente désormais près d’une livraison e-commerce sur deux selon la Fevad. Les échanges entre particuliers créent de leur côté de nouveaux besoins, à d’autres échelles. Il est temps de passer des initiatives isolées à une action coordonnée.
Les solutions possibles
Les collectivités locales s’engagent de plus en plus dans l’organisation des flux de marchandises. Les documents de planification urbaine intègrent désormais la localisation et la taille des plateformes logistiques. Le programme InTerLUD+, qui a pris en juin 2023 la suite d’InTerLUD (2020-2023), en donne la mesure. Son co-directeur, Jean-André Lasserre, en dresse le bilan dans Supply Chain Magazine (5 octobre 2026) : 62 territoires engagés, 3 000 acteurs économiques associés aux concertations, une quarantaine de territoires accompagnés dans la mise en œuvre de leur charte et 150 actions en cours ou terminées.
Le travail est très concret. Dans une quinzaine d’intercommunalités et 324 communes, le programme a numérisé quelque 6 400 arrêtés de circulation des marchandises et caractérisé 14 218 aires de livraison. Certains de ces arrêtés n’étaient ni accessibles ni connus des transporteurs. Reste une inconnue : le renouvellement du programme n’est pas acquis. S’il est reconduit, l’ambition affichée est de passer à 140 intercommunalités engagées et 500 actions.
Pour la ville, ces équipements servent la qualité de vie et un développement équilibré. Pour les professionnels, ils donnent les moyens de tenir les coûts et la qualité de service jusqu’au dernier mètre. Les ELU se classent en deux catégories : les généralistes, qui accueillent les professionnels de la logistique urbaine, et les spécialisés, qui accueillent des véhicules ou des marchandises destinés à une zone ou à des clients précis.
Les ELU généralistes traduisent un rapprochement concentré des flux.
Les zones logistiques urbaines (ZLU) sont des zones d’activités réservées à la logistique urbaine. Elles rapprochent les opérateurs de leurs clients pour limiter les kilomètres parcourus. Les centres de distribution urbaine (CDU) regroupent les marchandises de plusieurs transporteurs avant leur livraison finale, à la manière d’un service public de distribution : c’est le principe de la plateforme sans stockage, le cross-docking, appliqué à la ville.
Les hôtels logistiques sont des bâtiments à plusieurs étages qui mêlent la logistique à d’autres activités. Celui de Chapelle International, ouvert par Sogaris à Paris en 2018, en donne l’échelle : 41 500 m², dont 60 % consacrés à la logistique urbaine, le reste en bureaux et autres activités, avec la possibilité d’accueillir du fret ferroviaire (Sogaris). Leur acceptabilité par le voisinage reste un défi.
Les ELU spécialisés sont plus ciblés spatialement ou fonctionnellement.
Ils répondent chacun à un problème précis de desserte urbaine.
- Les points d’accueil des véhicules (PAV) traitent le stationnement des utilitaires pendant la livraison. Des emplacements sécurisés permettent aux chauffeurs de finir à pied ou avec un moyen de transport peu encombrant.
- Les points d’accueil des marchandises (PAM) sont des points relais qui desservent les zones difficiles d’accès. Ils se substituent au destinataire ou à l’expéditeur pour éviter les difficultés des derniers mètres.
- Les boîtes logistiques urbaines (BLU), autrement dit les consignes ou lockers, font le lien entre le transporteur et le client sans que personne ait à être présent. Fixes ou mobiles, elles sont implantées dans des lieux faciles d’accès et rendent le temps de livraison prévisible.
Le tableau suivant résume ce que chaque type d’espace met en commun, et sa limite principale.
| Espace logistique urbain | Échelle | Ce qui est mutualisé | Limite principale |
|---|---|---|---|
| Zone logistique urbaine (ZLU) | Agglomération | Le foncier et les accès | Terrains rares et disputés |
| Centre de distribution urbaine (CDU) | Centre-ville | Le quai, les véhicules et les tournées | Une rupture de charge de plus à financer |
| Hôtel logistique | Quartier dense | Le bâtiment, partagé avec d’autres activités | Acceptabilité par les riverains |
| Point d’accueil des véhicules (PAV) | Rue ou îlot | Le stationnement | Respect des emplacements réservés |
| Point d’accueil des marchandises (PAM) | Quartier | Le point de remise | Capacité de stockage du relais |
| Boîte logistique urbaine (BLU) | Immeuble ou gare | La consigne | Format des colis acceptés |

2 axes majeurs pour faire levier
La pollution, le bruit et les accidents impliquant des véhicules de livraison imposent de revoir la façon de desservir la ville. Deux leviers se complètent.
Le premier consiste à mutualiser les moyens, ceux qui roulent comme ceux qui ne bougent pas. Sur l’approche, cela veut dire partager les capacités d’emport et recourir aux modes massifs, le ferroviaire et le fluvial. Sur le dernier kilomètre, il s’agit de mettre en commun les véhicules routiers existants, comme le propose le cotransportage, et d’étudier l’usage mixte des réseaux de tramway, de métro et de bus. Le but est le même partout : un meilleur taux de remplissage, donc moins de véhicules pour le même volume.
Le deuxième levier porte sur les motorisations : carburants alternatifs, véhicules hybrides et électriques, sans oublier la livraison à vélo pour les petits colis. Un véhicule propre à moitié vide reste un véhicule de trop dans la rue. C’est la combinaison des deux leviers qui réduit le coût environnemental du transport de marchandises en ville.
L’œil de l’expert
La mutualisation bute rarement sur la technique. Elle bute sur trois questions à trancher avant de signer : qui est responsable de la marchandise au moment de la rupture de charge, comment se répartit le coût du passage à quai, et quelles données chaque chargeur accepte de montrer aux autres. Calculez d’abord votre coût complet par arrêt en ville. Sans ce repère, impossible de savoir si le gain de remplissage paie la manutention supplémentaire.
La réussite dépend de la coopération entre tous les acteurs, publics et privés. Jean-André Lasserre le résume ainsi : « il n’y a de logistique urbaine plus durable que collaborative ». Il faut concilier l’aménagement urbain et la logistique sur trois plans : les schémas de déplacement, la consommation d’espace et l’impact visuel. Les réseaux de distribution des marchandises méritent la même attention que les réseaux d’eau, d’énergie et de télécommunications. Les gestionnaires des villes n’ont pas le choix : adapter la logistique aux besoins de la ville… et à notre empreinte carbone.
Questions fréquentes sur la mutualisation logistique urbaine
Qu’est-ce que la mutualisation logistique ?
C’est le partage de moyens logistiques entre plusieurs entreprises : un entrepôt, un quai, des véhicules ou des tournées. En ville, elle vise à regrouper les marchandises de plusieurs expéditeurs pour remplir davantage chaque véhicule et en faire circuler moins.
Quelle différence entre un CDU et un hôtel logistique ?
Le centre de distribution urbaine est un service : il reçoit les marchandises de plusieurs transporteurs et organise leur livraison finale en tournées communes. L’hôtel logistique est un bâtiment : il superpose sur plusieurs niveaux des surfaces logistiques et d’autres activités, bureaux ou équipements de quartier. Un hôtel logistique peut héberger un CDU.
Les ZFE sont-elles supprimées en 2026 ?
Non. Le Parlement a voté leur suppression le 14 avril 2026, mais le Conseil constitutionnel a censuré la mesure le 21 mai 2026. Les zones à faibles émissions restent en vigueur, avec des règles et des calendriers propres à chaque métropole. Vérifiez les restrictions ville par ville avant de planifier vos tournées.
La mutualisation fait-elle baisser le coût du dernier kilomètre ?
Pas automatiquement. Elle améliore le remplissage des véhicules et réduit les kilomètres, mais elle ajoute une rupture de charge, donc de la manutention et du délai. Le bilan dépend de la densité des points à livrer et du volume apporté par chaque participant.
Qu’est-ce qu’une charte de logistique urbaine durable ?
C’est un engagement signé entre une collectivité et les acteurs économiques de son territoire, avec un plan d’actions sur les aires de livraison, la réglementation de circulation, le foncier logistique ou la transition énergétique des flottes. En octobre 2026, le programme InTerLUD+ accompagne une quarantaine de territoires dans la mise en œuvre de leur charte.
À lire également : les différents types de livraison du dernier km.



