La décarbonation logistique

Pierre BOIREL Publié le 17 avril 2023 Mis à jour le 14 septembre 2026 7 min de lecture

De quoi parle-t-on exactement ?

La décarbonation rassemble des actions et mesures permettant à un secteur économique et/ou une entité de réduire son empreinte carbone. Autrement dit de limiter les GES (Gaz à Effet de Serre) produits par les émissions de CO2 notamment… mais pas que.

La décarbonation en logistique est donc la transition vers des systèmes d’exploitation, de transport et de livraison qui sont moins polluants et qui contribuent à réduire les émissions de carbone. Elle peut être réalisée en adoptant des technologies respectueuses de l’environnement, en développant des infrastructures écologiques ou en mettant en place des programmes de sensibilisation à l’efficacité énergétique. Elle doit pouvoir agir sur les 3 scopes de la décarbonation.

Les 3 scopes de la décarbonation ? Kézako

Le Protocole international des scopes de décarbonation a été mis en place par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Il fournit une méthodologie standardisée pour mesurer et suivre les émissions de carbone à travers le monde, et a été reconnu par plus de 150 pays et entreprises pour son efficacité.
Cette méthodologie utilisée dans le Protocole international des scopes de décarbonation est connue sous le nom de méthodologie GHG. Elle est basée sur le système de comptabilité des GES et permet de calculer les émissions de carbone à partir de données spécifiques telles que les données sur les consommations d’énergie.
Ce bilan GES n’est pas à confondre avec un bilan carbone complet, qui prend en compte l’ensemble des émissions de l’entreprise, y compris indirectes, notamment celles du scope 3.

Cette méthodologie propose une répartition en 3 grands points des origines d’émissions des polluants

Les scopes 1, 2 et 3 désignent différents secteurs de l’entreprise qui sont touchés par la décarbonation.

Le scope 1 désigne les émissions directes qui proviennent du fonctionnement des usines et des véhicules utilisés pour la livraison, propres à l’entreprise. Cela inclut les émissions de gaz à effet de serre (GES) et de polluants provenant des moteurs des véhicules et des processus industriels. Toute entreprise logistique est d’emblée concernée par ce scope 1.

Le scope 2 désigne les émissions indirectes provenant du fournisseur d’énergie, comme le gaz naturel, l’électricité et le carburant.

Enfin, le scope 3 désigne les émissions indirectes provenant des activités liées à l’industrie logistique, telles que le transport des marchandises, le stockage des produits et les activités d’entretien… les émissions de la supply chain de l’entreprise, en somme.

les 3 scopes de la décarbonisation

Par GES, entendons :

GES Origines principales
CO2 Combustion de combustibles fossiles, production et consommation d’énergie, processus industriels
CH4 Élevage, production agricole, production de combustibles fossiles
N2O Combustion des combustibles fossiles, production agricole, processus industriels
HFCs Équipements et appareils électroniques, produits réfrigérants
PFCs Processus industriels, production de métaux, climatiseurs et systèmes de froid
SF6 Équipements électriques, processus industriels pharmaceutiques

De ce point de vue, il est important de souligner que la décarbonation est plus large que le seul objectif de réduction des émissions de CO2. Elle peut et doit également inclure des mesures pour améliorer l’efficacité énergétique, réduire la consommation de carburant et favoriser l’utilisation de sources d’énergie renouvelables.

Où en est-on vraiment ? Les chiffres 2026

Le transport reste le premier poste d’émissions de gaz à effet de serre en France : 34 % des émissions nationales, loin devant l’industrie ou le bâtiment (source : SDES, Chiffres clés des transports, édition 2026). En 2024, le secteur a émis 124,9 Mt CO2 eq, et les émissions du transport routier ont progressé de 1 % depuis 1990, quand la plupart des autres secteurs ont amorcé leur baisse. Les voitures particulières concentrent 53 % de ces émissions ; poids lourds et véhicules utilitaires légers forment le deuxième poste, directement lié à l’activité logistique.
Concrètement, un entrepôt qui n’a jamais mesuré l’empreinte carbone de ses tournées de livraison regarde probablement ailleurs que là où se trouve l’essentiel du problème. Pour aller plus loin sur les chiffres du secteur, notre tour d’horizon des statistiques du transport routier de marchandises détaille la tendance poste par poste.

Focus tricolore

En France, la loi de transition énergétique pour la croissance verte impose aux entreprises de réduire leurs émissions de carbone à l’horizon 2050. La loi prévoit également des objectifs intermédiaires pour 2030.

Par ici pour les amateurs de détail : https://www.ecologie.gouv.fr/loi-transition-energetique-croissance-verte

Deux obligations plus opérationnelles complètent ce cadre.

Le bilan GES réglementaire (BEGES) s’impose aux entreprises de plus de 500 salariés en métropole (250 dans les départements et régions d’outre-mer), sur ses trois scopes, à actualiser tous les quatre ans : depuis le décret du 1er juillet 2022, le scope 3, celui du transport et de la chaîne logistique, est devenu obligatoire au même titre que les scopes 1 et 2. Le défaut de publication expose à une amende de 10 000 euros, portée à 20 000 euros en cas de récidive, et à l’exclusion des marchés publics.

La CSRD européenne a, de son côté, été recalibrée en 2026 par le paquet dit « Omnibus » : le seuil d’assujettissement est remonté à 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires cumulés, contre 250 salariés et 50 millions auparavant. Une PME qui repasse sous ce nouveau seuil n’est pas pour autant hors sujet : si elle fournit une entreprise, elle, soumise à la CSRD, celle-ci peut lui demander des données carbone, dans la limite fixée par le référentiel VSME, pensé justement pour plafonner ce qu’un grand donneur d’ordre peut exiger d’un fournisseur de moins de 1 000 salariés. Ce cadre continuant d’évoluer, mieux vaut vérifier l’état du texte au moment de construire son dossier plutôt que de se fier à une version figée.

Pour atteindre ces objectifs, les entreprises devront mettre en place des mesures de décarbonation logistique, telles que l’adoption de technologies respectueuses de l’environnement, le développement de programmes de sensibilisation à l’efficacité énergétique et l’utilisation de sources d’énergie renouvelables.

Les leviers qui font vraiment bouger le curseur

Sur le terrain, la décarbonation logistique ne se résume pas à changer de flotte.

Plusieurs leviers, cumulables, agissent sur le scope 3 : le report modal vers le fer ou le fluvial sur les longues distances, la mutualisation des tournées entre chargeurs (le cotransportage en est une déclinaison concrète sur le dernier kilomètre), l’écoconduite, et les motorisations alternatives.

Sur ce dernier point, l’hydrogène reste à ce jour une perspective plus qu’une solution généralisée pour la majorité des PME logistiques : l’infrastructure d’avitaillement et le coût du kilo restent les deux freins concrets, à réévaluer régulièrement plutôt qu’à écarter une fois pour toutes.

Un puissant levier

Et n’oublions dans cette affaire que notre comportement individuel, en tant que citoyen et/ou consommateur, peut considérablement aider à accélérer l’engagement des entreprises dans ces voies de décarbonation.

L’œil de l’expert

La décarbonation démarre presque toujours par le scope 1 : le parc propre à l’entreprise, facile à mesurer et à afficher. Le scope 3, celui du transport sous-traité, reste le plus souvent rempli à l’approximation, alors que c’est là que se joue l’essentiel pour une PME logistique. Avant d’investir dans une nouvelle motorisation, mieux vaut commencer par un état des lieux chiffré des flux : kilomètres parcourus, taux de remplissage, fréquence des tournées. Les premiers gains viennent presque toujours d’une meilleure organisation des tournées, avant même de changer de motorisation.

Faire chiffrer vos flux et vos leviers de décarbonation

Questions fréquentes sur la décarbonation logistique

Qu’est-ce que le scope 3 en logistique, concrètement ?
Le scope 3 regroupe les émissions indirectes liées à la chaîne de valeur : transport sous-traité, stockage externalisé, achats de prestations logistiques. Pour une entreprise industrielle ou de négoce, c’est souvent le poste le plus lourd, alors qu’il échappe le plus souvent à un contrôle direct puisqu’il dépend des prestataires.

Mon entreprise est-elle soumise au bilan carbone obligatoire ?
Le BEGES réglementaire s’applique aux entreprises de plus de 500 salariés en France métropolitaine (250 dans les départements et régions d’outre-mer). En dessous de ce seuil, la démarche reste volontaire, mais elle peut être demandée en amont par un client ou un donneur d’ordre, lui, soumis à la CSRD.

Décarbonation et compétitivité sont-elles compatibles pour une PME ?
Sur les dossiers suivis chez SCOD, les actions les plus rentables restent celles qui réduisent d’abord les kilomètres parcourus et améliorent le taux de remplissage : elles baissent la facture carburant en même temps que l’empreinte carbone. Les investissements en motorisation alternative demandent un calcul de retour sur investissement plus long, à mener au cas par cas selon le secteur et la taille de flotte.

Faut-il attendre que la réglementation se stabilise avant d’agir ?
Non : les seuils réglementaires (CSRD, BEGES) continuent d’évoluer, mais la pression vient aussi des donneurs d’ordre et des appels d’offres, qui intègrent de plus en plus un volet carbone indépendamment du seuil légal. Attendre revient à découvrir la question au moment d’un audit fournisseur, dans l’urgence. Et attendre n’aide pas non plus la planète.

Pierre BOIREL

Expert logistique et supply chain. Fondateur de SCOD, principal rédacteur de blogistics.fr. Formé à l'ESSCA en master Logistique & Achats, Pierre pratique la supply chain depuis plus de vingt ans : technicien, chef d'équipe, responsable, directeur, puis fondateur de SCOD en 2018. Il a mené les projets métier et le management d'équipe avant de les conseiller.

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